Breaking News
Cigarette

Cigarette : vous avez dit individualisme ?

Vous vous souvenez peut être, d’une série de science-fiction, Eureka, qui proposait un moment savoureux lorsque, suite à un paradoxe temporel, un chercheur des années 1950 se retrouve au XXIe siècle. Évidemment, ce chercheur est un fumeur invétéré et entend pouvoir fumer tranquillement dans son bureau avant que des robots viennent asperger d’eau sa cigarette.

La cigarette est devenue tabou

Peu d’objets ont connu une évolution comparable à celle de la cigarette. Tour à tour symbole de transgression, symbole d’élégance lorsque de raffinées jeunes femmes expiraient voluptueusement la fumée d’une cigarette magnifiée par un porte-cigarette pendant les années folles, symbole érotique aussi, elle est aujourd’hui critiquée, réprouvée, condamnée. En février 2011 New York l’interdisait, comme l’Espagne, la cigarette dans les lieux publics, même à ciel ouvert comme les parcs. Ces mesures peuvent être critiquées mais laissent une marge de manœuvre à l’individu; elles le laissent libre de fumer ou non.

La cigarette

Depuis longtemps, Jacques Attali propose d’aller plus loin en interdisant complètement la cigarette (Bien pire que le mediator : le tabac,www.attali.com). Il ne s’agit pas de discuter ici la possibilité de la mise en pratique d’une telle mesure (même si l’échec criant de la prohibition américaine et les échecs relatifs des politiques d’interdiction des drogues me rendent sceptique). Cette mesure, en effet, constitue un tournant majeur. Il ne s’agit plus seulement de combattre la cigarette pour des raisons de santé publique, notamment à cause du tabagisme passif, buts louables, mais d’améliorer l’économie des pays.

En effet, Jacques Attali rappelle brièvement les méfaits du tabac :

  • Une personne meurt tous les 6 jours du tabagisme
  • 100 millions de morts au XXe siècle
  • 1 milliard au XXIe siècle selon l’OMS

Jusque là, il s’agit d’une rhétorique classique. Mais la dérive intervient lorsque Jacques Attali tente d’expliquer que la raison de sa non-interdiction, c’est que la cigarette rapporte à l’État – en critiquant ce calcul puisque selon lui :

On gagnerait tant en qualité et en espérance de vie que le bilan, même économique, serait évidemment partout positif

En réalité, la question de la cigarette ne se résume pas à une telle question. Il s’agit en effet d’une attaque directe contre la liberté des individus. Les impératifs de protection de la santé publique qui incombe aux Welfare-States se révèlent de plus en plus porteurs d’une dérive antihumaniste de négation de l’individu.

La modification du pouvoir et des rôles des États

Le pouvoir monarchique était celui de donner la mort. Le souverain avait droit de vie et de mort sur chacun de ses sujets. Ce pouvoir avait pour grand défaut que ces mécanismes « étaient excessivement onéreux. », il « était essentiellement pouvoir de prélèvement «  (Michel Foucault, « les mailles du pouvoir » in Dits et écrits, t. 2), via l’impôt par exemple. Le contrôle de l’État est brutal, violent. Ainsi, Ernest Gellner se trompe lorsqu’il définit l’État comme « le détenteur monopolistique de l’éducation légitime », en l’opposant à la violence légitime, alors que l’éducation imposée à l’État aux individus pour forger une Nation au mépris des particularités individuelles telle que l’a pratiqué la Troisième République est une violence symbolique indéniable. L’État ne soigne pas, il exclue les malades, comme pendant les épidémies de lèpres au Moyen-Âge. A l’époque, le but de l’État était de maintenir son pouvoir. Puis le rôle de l’État a changé. Les raisons sont difficiles à analyser, peut-être l’essor de l’économie et l’amélioration de la santé publique qui en découle a-t-elle joué un rôle.

Le premier exemple de modification est constitué par les épidémies de pestes. En effet, les pestiférés ne sont pas comme les lépreux expulsés des villes, au contraire les villes sont fortement quadrillés et surveillés pour contrôler l’épidémie. Ce rôle de contrôle de la santé publique prend toute sa puissance après la Seconde Guerre Mondiale avec le développement des États-Providences. L’État recherche le bien-être de la population. La réalisation de l’État moderne sous la forme d’un État démocratique en Occident, et plus encore peut-être l’idéologie républicaine en France, ont probablement aussi été des tournants-clés.

Cette recherche du bien-être conduit à une modification importante des attributs de l’État. Il s’agit désormais selon Michel Foucault de :

Trouver un mécanisme de pouvoir tel que, en même temps qu’il contrôle les choses et les personnes jusqu’au moindre détail, il ne soit pas onéreux ni essentiellement prédateur pour la société, qu’il s’exerce dans le sens du processus économique lui-même

Cela se traduit par un pouvoir beaucoup plus doux de l’État qui vise d’un côté à discipliner le corps, de l’autre à contrôler la population. Le but est à l’origine louable puisqu’il est d’assurer la bonne santé de la population. Les campagnes de sensibilisation aux violences routières, aux violences conjugales, aux dangers du tabagisme vont ainsi dans la bonne direction. Le tabagisme n’étant pas qu’une question individuelle et le tabagisme passif pouvant être limité, l’interdiction de fumer dans les bars et restaurants, et aux arrêts de bus  sont autant d’avancés considérables. Mais il s’agit essentiellement de mesure d’incitation ou d’interdiction. Il ne s’agit pas de contrôler totalement le comportement des individus pour qu’ils adoptent un comportement sans risque. Pourtant, une telle dérive est en germe dans ces théories.

Le biopouvoir, risque d’une négation antihumaniste de l’individu

En effet, l’interdiction du tabac proposée par Jacques Attali ne constitue ni plus ni moins qu’une négation du droit à l’erreur. En effet, l’homme se trompe en permanence. Or cette idée d’erreur se trouve en filigrane dans la pensée humaniste. En effet, l’humanisme entend développer les qualités humaines, favoriser la recherche de la vérité par des moyens humains, affirme le libre-arbitre de l’homme. Nul humaniste ne prétendra que la vérité sera trouvé immédiatement, sans effort ni erreur. Le « Sapere aude » de Kant raisonne également comme un droit à l’erreur. L’homme doit se dresser contre les obscurantismes et lui-même expérimenter.

On peut considérer que fumer constitue une décadence au sens nietzschéen, c’est-à-dire la prise d’un mal pour un bien, mais ce n’est pas à l’État de déterminer le bien et le mal. L’État doit présenter les faits, présenter ce qu’il sait de la dangerosité de tel ou tel comportement mais il ne doit pas imposer un comportement, il doit laisser leur libre-arbitre aux individus. Sinon, l’État ne vaut pas mieux qu’un obscurantisme qui impose des anathèmes, qui place l’individu dans un état de minorité. Tout l’apport de l’humanisme et des Lumières a été d’exalter l’homme, de le pousser à découvrir par lui-même, à chercher par lui-même, à se tromper par lui-même. La logique hygiéniste des États modernes risque de porter atteinte à ce principe fondamental. Il ne s’agit pas de critiquer l’action de l’État en matière de sensibilisation, ni de prévention, mais de s’opposer à l’imposition de comportement type, à la définition de normes. Il ne s’agit pas là du rôle de l’État.

L’autre point obéit à des visées légèrement différentes. En effet, si l’antihumanisme favorise une négation de l’individu, il n’en est pas une condition sine qua non. D’ailleurs l’humanisme de la Renaissance est critiquable sur beaucoup de points, notamment son ethnocentrisme, mais le plus important est l’esprit de l’humanisme plus que sa lettre. Mais cette volonté de contrôler le comportement des individus entraîne sa négation. En effet, l’individu, surveillé, contrôlé, ne s’appartient plus mais est la propriété de ceux qui surveillent et contrôlent. Autrement dit, il fait face à une situation d’hétéronomie intolérable, en particulier lorsque la démocratie est détournée par des appareils étatiques bureaucratiques. Les sociétés occidentales ne sont pas (totalement) individualistes, comme l’écrit très justement Milan Kundera (L’immortalité) :

L’individualisme ? Où est l’individualisme quand la caméra te filme au moment de ton agonie ? Il est clair, au contraire, que l’individu ne s’appartient plus, qu’il est entièrement la propriété des autres. Je me souviens que dans mon enfance, quand on voulait photographier quelqu’un, on lui demandait toujours la permission. Même à moi, les adultes posaient la question : dis, petite, on peut te prendre en photo ? Et puis, un jour, personne n’a plus rien demandé. Le droit de la caméra a été élevé au-dessus de tous les droits, et de ce jour tout a changé, absolument tout

On l’a tous expérimenté au moins une fois, les gens ne demandent plus l’autorisation de prendre une photo, c’est à nous d’aller les voir et de leur signifier que l’on ne veut pas être pris. La photographie n’est pas marginale. La distinction entre la sphère publique et la sphère privée est de plus en plus brouillée. La sphère publique s’étend partout et elle est devenue la sphère du contrôle. Ainsi, en Angleterre, des haut-parleurs permettent de rappeler aux individus filmés l’obligation de jeter les détritus dans une poubelle. Les caméras de vidéosurveillance (ou plutôt de vidéo-protection selon la novlangue en vigueur) sont de plus en plus répandus et de plus en plus rarement signalés.

Ce mécanisme de contrôle de la sphère publique, officiellement pour améliorer les conditions de vie participe du même processus de normalisation, d’aseptisation, de négation des différences entre les individus. Tout le monde doit se comporter de la même manière, selon des normes définies par les contrôleurs, l’État.

Je le rappelle, il ne s’agissait pas ici de critiquer toute volonté d’amélioration du bien-être de la population. Mais cela ne doit pas se faire au prix d’une uniformisation des comportements, au prix d’une négation des différences entre les individus et de leur aspiration à l’autonomie, au prix du refus de l’erreur. L’amélioration du bien-être de la population ne doit pas servir de prétexte à l’imposition de normes précises. Ces normes, si elles doivent exister un jour, ne pourront venir que d’une prise de conscience des individus, non pas de l’État. Et comme le disait avec une modernité troublante Benjamin Franklin :

Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux

Qu’en sera-t-il de l’avenir de la cigarette électronique dans un état « comptable » dont les agents des impôts ne sont ni plus ni moins que nos chers buralistes ?

Recherches : cigarette -

A découvrir - A la Une

Vape à Saint Eustache – Paris

En collaboration avec l’artiste-peintre et photographe Laureline (visitez son site Artisthme pour découvrir son univers original) nous …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *